Le monde de la jongle : entre pratique artistique et pratique communautaire
Date: 10 April 2006 à 19:59:00 CEST
Sujet: Spectacles


Lorsqu’on se propose d’étudier le « monde de la jongle », il est important de clarifier le sens à que l’on attribue à « jonglage », « jonglerie », « jongle », ou encore « jongleurs ». Dans cette enquête empruntant ses outils à l’anthropologie sociale, nous avons défini notre objet d’étude, la « jongle » comme une notion abstraite englobant le « jonglage » en tant que pratique corporelle et les « jongleurs » en tant que groupe social d’individus pratiquant le jonglage. Quant à la « jonglerie », elle dénote pour nous l’aspect moteur de la pratique, c’est cette terminologie que nous utilisons lorsque nous parlons pédagogie et didactique.

Article proposé par Pierre Gastelais (merci a lui)

Deux années de recherches articulant lectures sociologiques et spécifiques au cirque et au jonglage, observations de jongleurs et regroupements de jongleurs, entretiens avec des personnes impliquées dans ce monde tant du point de vue artistique qu’institutionnel, ont ainsi abouti à une analyse thématique autour de trois hypothèses :

- Le jonglage d’aujourd’hui se construit sa propre identité artistique, inscrite dans la contemporanéité, parallèlement au cirque.

- Les jongleurs constituent un groupe social et se construisent une identité de type communautaire.

- Le monde de la jongle englobe ces deux dimensions, il prend son sens à l’intersection de ces deux processus d’identification : communautaire et artistique.

Dans un premier temps nous nous proposons de comprendre le jonglage pour donner du sens à sa dynamique artistique. Tout d’abord, le processus artistique de fusion des arts et de valorisation du corps est au centre de la dynamique contemporaine. Le mélange de diverses formes artistiques est même un moyen efficace de mettre le corps du jongleur au premier plan puisque le regard du spectateur n’est plus exclusivement centré sur les objets en mouvement. De plus, par une volonté de narration plus que de démonstration, le jonglage actuel est marqué par le souci de donner un sens au mouvement, les artistes jongleurs veulent « raconter quelque chose avec leurs balles », comme le souligne un de nos jongleurs interviewés. Cette pratique artistique s’affirme donc peu à peu comme un art inscrit dans la contemporanéité, par opposition à un jonglage traditionnel qui prône la performance et la démonstration technique, qui dévalorise le corps au profit des objets en mouvement.

Nos recherches nous ont également permis de comprendre le phénomène d’émancipation, par rapport au cirque, que vit le jonglage depuis une vingtaine d’années. Ceci apparaît clairement lorsqu’on constate la multiplication de spectacles entièrement faits de jonglage ou dans lesquels l’art principal est le jonglage. De même l’espace investi par ces mêmes spectacles, qui ont pour beaucoup quitté le chapiteau de cirque pour s’approprier les scènes de théâtre classiques ou encore la rue et les festivals, est un signe de l’émancipation partielle de la pratique par rapport au cirque. En analysant le contenu du discours de certains artistes jongleurs, nous nous sommes aperçus de cette volonté croissante de faire reconnaître l’art du jonglage comme un entité artistique à part entière. Sans doute Jérôme Thomas est-il le plus représentatif de ce courant émancipatoire lorsqu’il déclare son art comme « profondément indépendant ». Est-il encore légitime de qualifier le jonglage de « discipline circassienne » ou « art du cirque » ? Quoi qu’il en soit, il est important de souligner un phénomène d’autonomisation partielle du jonglage, qui est encore enseigné le plus souvent au sein des écoles de cirque.

En envisageant la jongle comme un « monde de l’art » au sens où Howard Becker l’entend, c’est à dire « un réseau d’activités dans lequel coopèrent tous ceux qui contribuent à faire que l’œuvre peut être produite dans sa version finale […] », nous avons mis en lumière que les trois types d’activités au sein d’un monde de l’art retenues par l’auteur interagissent bel et bien autour du jonglage. Ainsi les activités de soutien, dont le sociologue de l’art nous précise qu’elles peuvent être effectuée « par n’importe qui », sont présentes dans le milieu artistique en matière de jonglage tant au niveau financier, institutionnel que moral. Quant aux artistes jongleurs, en présentant des spectacles de jonglage ou fait principalement de jonglage, ils contribuent à développer le second type d’activités : les activités artistiques. Enfin ces mêmes spectacles attirent un public en partie spécialiste, c’est à dire un public qui se déplace pour voir se représenter un artiste jongleur, c’est à dire qui utilise principalement le jonglage pour transmettre un message ou une émotion à ce public. Ce sont les activités de consommation.

En répondant aux caractéristiques de la notion exposée par Howard Becker, nous avons donc envisagé un « monde de l’art du jonglage », dans une dynamique artistique contemporaine et qui s’émancipe par rapport au cirque, son plus proche parent. Le jonglage se construit ainsi sa propre identité, il représente un entité artistique qui reste cependant encore bien souvent rattachée au cirque : c’est l’ « art du jonglage » ou encore l’ « art de la jongle ».

Notre seconde analyse s’est concentrée sur une tentative de compréhension des jongleurs pour donner du sens au lien social existant entre ces individus. Par l’apport des théories interactionnistes, notamment avec Erwing Goffman, nous avons réussi à identifier un ensemble de modes d’interaction spécifiques entre jongleurs. Au sein de cours de jonglerie ou des ateliers dans le cadre des conventions de jonglage, nous avons par exemple détecté une forme particulière de transmission du savoir, avec une pédagogie et une didactique spécifiques à cette pratique, tendant à se développer et à se structurer pour optimiser l’apprentissage. Entre l’enseignant et l’enseigné il existe alors une forme d’interaction de type pédagogique. Le jargon utilisé par les jongleurs, qui s’apparente à un véritable lexique de figures ou modes de jonglage, est une façon de communiquer spécifique, de type oral. Le « side swap » également, qui est une forme de communication écrite puisque il met le jonglage sur papier, sous forme de partition, est pour des jongleurs un moyen d’interagir, et rend le jonglage transmissible à qui comprend cette écriture. Le « passing » quant à lui est une forme d’interaction plus tactile puisqu’il consiste en l’échange d’un ou plusieurs objets entre plusieurs jongleurs, afin de créer une forme sur un rythme précis nécessaire à la continuité du mouvement des objets. Le développement des sites Internet spécifiques ainsi que l’augmentation du nombre de jongleurs internautes, souligne également une forme de communication particulière, plus virtuelle mais bien réelle. Enfin il existe chez les jongleurs un ensemble de ce qu’Erwing Goffman nomme les « signes du lien », éléments du quotidien qui nous permettent de dire qu’un individu fait partie d’une entité sociale particulière. Les traditionnelles massues qui dépassent du sac à dos ne peuvent-elles pas être analysées comme un signe permettant de dire qu’un individu est « jongleur », ou du moins qu’il s’identifie au groupe social des jongleurs ?

Les jongleurs interagissent et se regroupent, sur des places urbaines pour une pratique « sauvage », sur des lieux plus officiels comme les cours ou les rencontres de jonglerie (ou « conventions de jonglerie », qu’elles soient locales, nationales ou européenne), mais encore sur les « sites » Internet. En ce sens les jongleurs partagent des espaces de pratique ou de rencontre qu’ils s’approprient pour jongler, apprendre à jongler, discuter de jongle, ou simplement pour le plaisir d’être présents.

Notre enquête nous a également montré que l’ensemble des jongleurs partage un certain nombre de valeurs communes. Celles qui apparaissent le plus sont l’ « ouverture » (aux autres, à l’art), le « partage », la « solidarité ». Un de nos interviewés va même jusqu’à dire que les jongleurs croient en des valeurs « soixante-huitardes ». Quoi qu’il en soit, il existe bien autour de la pratique du jonglage une véritable éthique, dont les valeurs sont partagées par les jongleurs, à des degrés différents.

La recherche d’émotions collectives ressort comme un des motifs qui poussent les individus à se regrouper, à vivre leur jonglage ensemble. Qu’elle soit d’ordre tactile (pratique pure), communautaire (se regrouper) ou artistique (créer et représenter), cette recherche d’émotions est prégnante chez les jongleurs. Notre enquête souligne ainsi qu’un certain nombre d’entre eux cherche dans le jonglage un bien être, ce qui apparaît particulièrement dans les conventions officielles, dans lesquelles la venue des jongleurs est caractérisée par une diversité de motivations. Les uns viennent pour jongler 90% du temps alors que d’autres viennent pour parler jonglage, regarder les autres, faire la fête…etc. Quels que soient les préoccupations particulières de chaque jongleur, leur présence est due à un souci premier : «être ensemble» auquel se greffe la motivation de chacun. Si ce phénomène a été observé particulièrement dans ces rencontres officielles, il se retrouve néanmoins dans d’autres circonstances, au sein de regroupements plus informels.

Les jongleurs communiquent et se regroupent abondamment, partagent des lieux, une vision de la vie, une éthique et sont à la recherche d’émotions collectives. Le groupe social « jongleurs » présente toutes les caractéristiques d’une « communauté » au sens post-moderne du terme.

Cette analyse se complexifie lorsqu’on observe la variété des approches de la pratique. Au sein de ces regroupements, force est de constater que chacun vit la jongle différemment. Chaque cas particulier est matériellement difficile à mettre en lumière, c’est pourquoi nous avons utilisé l’analyse typologique comme outil nous permettant de relater les différentes relations à la jongle observées. Une première étude nous a permis de faire une distinction entre jongleurs professionnels et amateurs, en fonction du rapport à l’espace et au temps, du mode spécifique d’interaction utilisé, de la relation à la pratique, du corpus de valeurs partagées, ainsi que de la nature du lien social avec le groupe. Selon ces mêmes critères, une analyse plus poussée nous a permis de distinguer au sein des amateurs trois modes de relation à la jongle. Quatre idéaux-types sont donc apparus au terme de l’enquête : « le jongleur dilettante », le « jongleur éclairé », le « jongleur artiste », le « jongleur professionnel ». Ce n’est bien sûr pas un système de catégorisation en fonction du niveau de pratique, mais bien une typification mettant en valeur des modes de relation à la jongle.

En donnant du sens aux relations entre individus pratiquant la jongle, nous sommes arrivés à la conclusion que les jongleurs sont les acteurs d’un système d’interactions spécifiques, qu’ils s’affirment membres d’un groupe social et créent un lien de type communautaire fondé sur l’affectif, que ce lien est construit de façon intime et personnelle. Ils constituent une véritable communauté dans laquelle chacun se construit sa propre identité « jongleur ».

C’est en rapprochant ces deux processus identitaires, artistique et communautaires, que le « monde de la jongle » prend alors tout son sens. Celui ci englobe ces deux dimensions et les met en interaction. C’est ainsi que nous avons fait le constat que l’affirmation du jonglage en tant qu’entité artistique est une cause de la massification de la pratique du jonglage en France et de la construction d’une identité « jongleur », spécifique mais rattachée au cirque. En effet la pratique amateur en général se construit en référence à une pratique artistique et souvent professionnelle, qui innove et propose de nouvelles formes, qui font elles mêmes évoluer la pratique de la « masse » des amateurs. Ce qui est vrai en musique l’est également en matière de jonglage. De plus l’émancipation relative de cette pratique par rapport au cirque fait que les jongleurs se reconnaissent désormais de plus en plus comme tels et de moins en moins comme « circassiens spécialisés dans le jonglage ». Inversement l’émergence d’une communauté de jongleurs est une cause du développement artistique actuel du jonglage et de sa reconnaissance sociale et institutionnelle. Avec l’émergence d’une pratique amateur est apparu un public spécifique, voire spécialisé. Ce public est la source d’une dynamique artistique qui pousse des artistes à créer des spectacles faits principalement de jonglage. Cette influence réciproque s’apparente en quelque sorte à un processus mercantile où l’offre et la demande se suivent pour aboutir au résultat qui est l’œuvre artistique basée sur le jonglage, dont des individus amateurs de jongle en constituent le public, ou du moins une partie.

La mise en relation de ces deux processus d’identification met également en lumière la séparation entre le milieu des professionnels du jonglage et celui des amateurs, qui correspondent en outre à deux stades de construction de l’identité « jongleur ». Il est certes tentant d’associer l’artistique au professionnalisme, ainsi que le communautaire à l’amateurisme. L’enquête montre cependant que d’une part des jongleurs amateurs ont une activité artistique, et que d’autre part des jongleurs professionnels ont une activité communautaire, ce qui vient fortement complexifier cette construction identitaire.

Ce processus d’identification se complique davantage lorsqu’on le rattache au cirque et qu’on l’ouvre aux notions de « communauté » et de « monde ».

Nous avons en effet fait l’hypothèse d’un monde de la jongle qui met l’artistique et le communautaire en interaction autour d’une identité « jongle ». L’utilisation de la notion de « monde de l’art » nous a paru également pertinente. Il est possible cependant d’interroger davantage cette notion en mettant en lumière la dialectique monde de l’art/monde communautaire. Ou encore monde des professionnels et monde des amateurs, qui apparaissent souvent bien séparés. Faire le parallèle entre monde de la jongle et monde du cirque, chacun englobant amateurs et professionnels, peut paraître également pertinent.

De même la notion de communauté peut être questionnée : que dire d’une séparation entre communauté amateur et communauté des professionnels, ou encore « corporation » des jongleurs professionnels ? La communauté des jongleurs et celle du cirque peuvent elle aussi être comparées, sont-elles aussi clairement séparées ?

Il semble que si l’on prend en compte la multi dimension du sens donné aux notions précédemment citées, l’analyse devient plus complexe. Il est nécessaire de faire des choix sémantiques afin de « rendre intelligible cette réalité sociale » selon Dominique Schnapper, mais nier la possibilité de comprendre autrement les jongleurs serait réduire artificiellement cette complexité sociale.

Beaucoup de questionnements subsistent donc, la satisfaction d’une recherche aboutie réside d’après nous dans la mise en interaction des dialectiques jongle/cirque, art/communauté, professionnalisme/amateurisme, autour de la notion centrale « monde », qui doit être clairement définie et dont l’emploi doit être pesé et interrogé, si l’on veut de cette recherche qu’elles soit la plus intelligible possible.

Bibliographie :

- Weber M. (1968). Essais sur la théorie de la science. Paris : Plon

- Becker Howard (1988) Les mondes de l’art. Flammarion.

- Goffman E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. Paris : Minuit.

- Schnapper D. (1999). La compréhension sociologique. Paris : PUF.

- Gastelais Pierre (2005). Le monde de la jongle : entre pratique artistique et pratique communautaire. Mémoire de MASTER en STAPS. Université de Rouen.







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