Le corps est la quatrième balle
Date: 26 November 2006 à 13:04:23 CET
Sujet: Technique


Quelle place accorder à son individualité lorsque l'objet prend autant de place ? Comment accepter et transmettre le jonglage comme forme d'expression artistique ?
Ne pas tomber dans la stérilité de la performance technique mais créer un art riche et populaire, voilà l'enjeu auquel les jongleurs sont confrontés actuellement. Sommes-nous prêt à relever le défi ?


Quel titre pompeux, qui laisse un semblant de déjà-vu dans la bouche de certains et concrétise faiblement une intuition récurrente chez d'autres.
Et pourtant ...
Combien de fois voit-on un jonglage mécanique, dénué de sens, froid ?
Beaucoup, beaucoup trop souvent.
Le jongleur est généralement attiré par la performance. Et ce n'est pas un mal, bien au contraire. Grâce à la notation siteswap qui se vulgarise très largement depuis quelques années et grâce à l'éducation volontariste qui se développe en la matière, on voit le niveau des jongleurs augmenter significativement depuis quelques années. La plus belle preuve étant l'essor du diabolo dont l'avenir était incertain, jugé comme folklorique par une bonne partie des jongleurs il y a quelques années de cela. Et maintenant, quelle réussite !
Il en est de même pour le « nombre ». Jongler à 7 balles était alors l'apanage des professionnels, des jongleurs de cabaret ou de cirque traditionnel. De nos jours, jongler à 7 balles reste impressionnant sans paraître surhumain.
Lors de ma première convention européenne en 1999 à Grenoble, les jongleurs qui pouvaient se targuer de tenir un 5 balles pendant une minute ne faisaient pas légion, et étaient considérés comme des héros. Aujourd'hui, vous serez tout juste considéré comme un jongleur de base si vous arrivez à maîtriser cette même performance.
Il y a indéniablement un phénomène de mode concernant la performance jonglistique. Le concours de la World Juggling Federation le démontre clairement. On voit apparaître toute une gamme de jongleurs qui, avec 2 ans de pratique derrière eux, maîtrisent déjà 20 secondes de 7 balles, une vingtaine de siteswaps à 5 balles, et presque la même chose aux massues.
Ce phénomène se généralise aussi via l'Internet, sur lequel on voit pulluler des vidéos du style : « Je réussis 8 lancers à 5 balles, regardez-moi faire ! ».
Parallèlement à cela, la maîtrise du 3 balles a elle aussi beaucoup évolué. Dans quelle mesure ? Comment un vulgaire 3 balles pourrait-il se comparer à la maîtrise du jonglage à 9 balles ?
En me promenant ça et là, je posais des questions anodines aux jongleurs. Ce qui m'a beaucoup surpris, c'est que la majorité de ceux-ci mettaient en premier choix de leur préférence jonglistique des personnes comme Adrien M, Charlie, Morgan, Stefan Sing ou encore Manu (rebond, Paris).
Des personnes qui transcendent la technique pour s'approprier un jonglage personnel, qui vient du coeur. Un jonglage puissant et communicatif. Un jonglage qui ressemble à une nouvelle de Borges, à un roman de Romain Gary. Bref, un jonglage qui nous transporte dans un monde irréel, imaginaire, un jonglage qui nous fait rêver.
Je me suis dit « Génial ! Partons dans cette voie et faisons rêver les gens ! ». Absurde illusion ! Les même personnes qui encensaient Stefan ou Morgan retournaient illico à leur 7 balles après avoir vanté les mérites de l'expression jonglistique.
Outre le coup de poing médiatique engendré par le concours de la WJF, la découverte de son jonglage propre est bien plus difficile à atteindre qu'un 7 balles ou qu'un mill's mess 5 balles.
La technique n'est rien, tant qu'on veut bien s'y atteler un tant soit peu.
Un robot japonais est d'ores et déjà capable de jongler à 3 balles. D'ici 20 ou 30 ans, un robot jongleur sera capable d'ingurgiter n'importe quel siteswap à 9 balles et de le jongler en direct sans fausse note. Mais quel est l'intérêt d'une telle démarche ? Que se serait-t-il passé si on avait laissé joué la 5ème symphonie de Beethoven par un robot ? La technique aurait été irréprochable, gageons-le, mais qu'en serait-il de l'interprétation, de la qualité humaine de l'oeuvre ?
C'est bien de l'interprétation dont il s'agit lorsqu'on s'intéresse à l'évolution du jonglage, qui espérons-le, sera brillant. Nul doute que des « symphonies » seront écrites pour diffuser des pièces de jonglage pur, à l'instar de l'initiative remarquable de Jérôme Thomas avec IxBE, qui a échouée dans son entreprise mais qui était assurément trop précoce pour le public actuel.
La condition sine qua none pour qu'il puisse y avoir interprétation, c'est que le niveau technique requis pour l'exécution de la partition imposée soit compatible avec les capacités physiques et cérébrales de la personne qui interprète la pièce.
Il est donc difficile de demander à un jongleur d'interpréter un mill's mess 7 balles, toutes les capacités susdites du jongleur étant dédiées à la réalisation technique de cette figure d'un niveau de maîtrise tout à fait impressionnant. A contrario, il est tout à fait réaliste d'imaginer qu'un jongleur puisse donner son interprétation propre d'une routine à 3 balles. Certes, la routine peut être d'un niveau technique difficilement accessible, mais rien ne laisse supposer qu'une interprétation soit irréalisable à priori.
C'est l'occasion de revenir sur le titre de cet article et de casser une idée fausse datant de l'âge d'or du cirque traditionnel et qui perdure encore aujourd'hui. Il est absurde de limiter la capacité du jongleur à ses capacités physiques. Certes, le corps du jongleur est le média par lequel transite l'expression de sa manipulation d'objet. Encore faut-il comprendre que derrière ce résultat visuel qui nous fait vibrer de plaisir se cache un travail qui n'a rien de physique. Le travail de réflexion sur la pièce est la référence sur laquelle sera interprétée cette même pièce. A ce titre, il faut bien considérer le travail de mise en scène jonglistique comme une dimension essentielle de la pièce, et pas seulement comme un artifice, ce qui arrive parfois malheureusement même dans la conception de certains spectacles professionnels.
Pourquoi cette réflexion sur l'interprétation, nous ne sommes pas au théâtre que diable ! Et bien nous devrions ! Nous devrions considérer notre art comme un art majeur avant de demander aux anti-spécialistes de le considérer comme tel. Certains ont décidé de brader cet art extrêmement riche sous le sinistre sobriquet de pratique sportive. C'est tout à fait significatif de l'estime qu'ont les initiateurs de ce mouvement à l'égard de la jonglerie : une vision réductrice de l'art du jonglage et un déni de l'expression en tant que richesse intrinsèque de l'être humain.
Comme disait Victor Hugo, « L'art, c'est le reflet que renvoie l'âme humaine éblouie de la splendeur du beau. ». Faisons donc en sorte que le jonglage s'inspire de cette pensée, et faisons vivre la créativité. Il y a tant de choses à découvrir sur nous qu'il n'est pas concevable que nous perdions notre temps à surenchérir sur les performances des âmes insensibles.
Nous n'avons rien à apporter au jonglage, car cette pratique existe d'elle-même, c'est sa force. Mais nous avons tellement à apprendre sur nous et tellement matière à travailler notre expression profonde que ce serait une grande perte que nous ne profitions pas de cette chance extraordinaire.







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